RENCONTRE AVEC
ALAIN LECOMPTE


Tiré de L’Echo Hugo no 4, publication de la Société des Amis de Victor Hugo. Offert ici avec la permission de Danièle Gasiglia-Laster.

Le 28 mars 2004, le chanteur et musicien québécois Alain Lecompte a offert aux adhérents de notre Société, au Théâtre du Renard à Paris, son récital de chansons composées sur des textes de Victor Hugo. Ceux qui sont venus l’entendre ont été tour à tour émus, amusés, séduits par cet hommage à Hugo intelligent et sensible. À l’occasion du bicentenaire de la naissance du poète, Alain Lecompte, qui avait été, un temps, l’accompagnateur, au piano, de Pierre Barouh, a composé 28 chansons inédites sur des paroles de Hugo. D’une durée de 90 minutes, entracte compris, son récital intitulé Hugo Live a été présenté plus de 60 fois dans le monde depuis sa création à Montréal à l’automne 2001. Un grand spectacle est prévu à New York, dans l’illustre enceinte de l’O.N.U.

- Comment avez-vous découvert Victor Hugo et quand avez-vous décidé de mettre en musique quelques-uns de ses textes ?

J’ai croisé Victor Hugo dans une librairie en début de vingtaine. À cette époque, trouvant que je ne connaissais pas suffisamment mes classiques, je me suis mis à lire avidement Maupassant, Flaubert, Zola, Balzac, Dumas et évidemment Hugo. Avec Hugo, j’ai eu un choc. Je l’ai découvert avec son roman Notre-Dame de Paris. J’ai trouvé chez lui quelque chose de plus que chez les autres. Il y avait un tel souffle, une telle inspiration, une telle culture, un tel sens du drame, une connaissance de l’âme humaine, un monde si fascinant, si fantastique, avec, en plus, une grandeur et une profondeur qui allaient bien au-delà de tout ce que j’avais lu auparavant. Ce fut vraiment un coup de foudre littéraire. Alors inutile de vous dire que son œuvre romanesque fut parcourue sans relâche. Je me suis mis à ne lire que du Hugo. Je lisais chaque roman au moins deux fois en notant et en soulignant tout ce qui m’apparaissait important. C’est à ce moment que je suis devenu hugophile et presque hugolâtre. Sachant ma passion pour Hugo (j’ai obligé tous mes amis à le lire), un grand ami à moi m’a offert pour mon anniversaire, la poésie complète en trois tomes aux éditions Le Seuil. À cette époque je n’étais pas friand de poésie mais tranquillement je me suis mis à en lire puis, avec le temps, j’ai découvert dans sa poésie le même souffle et la même inspiration que dans ses romans. Il y a du romanesque dans ses poèmes, comme il y a de la poésie dans ses romans. J’ai développé alors un intérêt sans borne pour cet autre aspect de son œuvre. Et qui lit Hugo s’intéresse inévitablement à lui. Alors vint la lecture des biographies de Maurois, Guillemin, Decaux, Juin , Adèle Hugo etc. Quand l’envie de mettre certains poèmes en musique m’est venue, c’était sans but précis. Mais ces mots étaient trop beaux et trop justes pour que je les garde pour moi seul. J’avais comme un besoin de les mettre en mélodie et de les chanter. Je me rappelle avoir commencé par « Demain dès l’aube ». En accumulant les chansons, comme plusieurs poèmes sont autobiographiques, tranquillement a germé en moi l’idée de raconter Hugo de cette façon. Remarquez que, comme auteur, je ne pouvais trouver mieux.

- Je vous félicite pour le choix des poèmes. Vous ne vous privez pas et ne privez pas le public de quelques textes fameux, comme « Demain dès l’aube », ou « Veni, vidi, vixi », mais vous faites aussi découvrir des poèmes beaucoup moins connus, pris dans des recueils qu’on lit, à tort, moins que d’autres. Je pense par exemple à « Écrit après la visite d’un bagne » (« Chaque enfant… ») tiré des Quatre Vents de l’Esprit. Quelle a été votre démarche pour choisir les poèmes ?

Dans ma découverte de Hugo, ce que je trouvais de formidable c’était la multitude de sujets qu’il abordait. C’est donc dans cette optique que j’ai choisi les poèmes que j’allais mettre en musique. Je voulais être fidèle à la pensée, à la vie et aux combats de Hugo qui souvent rejoignaient (et rejoignent encore) ma propre vision des choses. Pour ce faire, il m’a fallu aller plus loin que Les Orientales ou Les Contemplations. J’ai dû faire ma recherche en lisant Châtiments, La Légende des siècles, Océan, Toute la lyre, Les Quatre Vents de l’Esprit etc., pour pouvoir trouver toutes les branches de l’arbre Hugo. D’ailleurs, partir à la découverte de la pensée hugolienne à travers sa poésie fut à la fois un régal et un choc. Il y a dans ce flot de vers, des textes qui frappent, qui touchent qui surprennent et qui dérangent encore. Ensuite, il s’agissait de déterminer ceux qui pouvaient éventuellement, devenir une chanson. Car ce ne sont pas tous les vers qui sonnent chansons. Il faut une structure, un développement, un propos, un langage qui puissent s’adapter à cet art précis et d’apparence simple.

- Votre récital s’articule en une sorte de progression chronologique, un peu comme l’histoire d’une vie, mais avec des allers retours dans le temps. Le ton est d’abord nostalgique, avec l’évocation d’une jeunesse enfuie et qui semble à jamais perdue puis, peu à peu, le passé est retrouvé. Cet itinéraire mêle fiction et réalité puisque la vie de Victor Hugo n’est pas toujours identique aux événements relatés dans ses poèmes. Avez-vous pensé à la préface des Contemplations : « Quand je parle de moi, je parle de vous » et voulu donner à entendre une sorte de vie réinventée à la lumière des textes, où chaque lecteur – en l’occurrence chaque auditeur – pourrait se retrouver ?

Est-ce que j’ai pensé à la préface des Contemplations pour la conception du spectacle ? Non. Ce que j’ai voulu faire, c’est simplement conter en chansons à la fois la vie, la pensée, et les univers de Victor Hugo tout en transcendant l’émotion qui en découle, sans en faire un spectacle trop didactique. De là ce mélange de fiction et de réalité. Il me fallait aussi mettre en relief les différents Victor Hugo sans pour autant tomber dans le piège de la déification, car le monument Hugo provoque parfois des rejets. Mon but a toujours été de faire connaître le Hugo humain, profond, drôle, imparfait avec ses défauts et ses qualités, et la chanson se prête bien à cet exercice. Mais il est certain que l’auditeur-spectateur se sent interpellé par le propos de Hugo. Il se reconnaît facilement à travers ses écrits. La vie, le travail, les combats, l’amour, les peines, les joies, la mort sont le lot de tous et Hugo, qui a le génie d’aller à l’essentiel des thèmes qu’il aborde, amène, sans qu’on s’en rende compte, bien au-delà de la surface des choses. Il sait faire résonner en nous les cordes sensibles de notre existence. C’est pourquoi on est touché par ses propos et souvent surpris par l’actualité manifeste de ses écrits. Quand on parle de l’homme Hugo, on parle aussi de l’Homme en général, peu importe l’époque et le lieu.

- Vous avez largement puisé dans Les Contemplations ? Est-ce votre recueil préféré ?

Il m’est difficile de dire si Les Contemplations est mon recueil préféré, mais c’est sans doute un de ceux que je trouve le plus accessible et celui qui demeure le plus émouvant surtout à cause du Livre IV consacré à Léopoldine. De plus, sur le plan structurel, il y a dans ce recueil des poèmes qui sont des chansons absolument parfaites. Pensons à « La Coccinelle », à « Demain dès l’aube… », à « J’aime l’araignée… », à « On vit, on parle… », à « Mes vers fuiraient… ». Je crois sincèrement que Les Contemplations demeure un des plus beaux, sinon le plus beau recueil de poésie de la langue française. Est-il mon préféré ? Quand un auteur écrit des œuvres comme Les Chansons des rues et des bois, Châtiments, Les Chants du crépuscule, L’Art d’être grand-père, il est vraiment ardu, en ce qui me concerne, de choisir un recueil plus qu’un autre.

- L’alternance que vous proposez entre textes lyriques et drôles, nostalgiques et sarcastiques, politiques et lyriques, angoissés et pleins d’espoir évite la monotonie. Cet enchaînement de poèmes est-il à l’image d’une vie – faite de ce mélange – , ou avez-vous voulu associer rire et larmes comme Hugo a souhaité le faire à l’intérieur de ses œuvres ?

D’abord pour être fidèle à la pensée hugolienne. Ensuite parce qu’un spectacle se doit d’être varié. De là l’alternance de sujets et de styles musicaux. Il faut généralement, et cela est toujours délicat, doser le rire et les larmes pour amener le spectateur là où on le veut. Les sujets qu’aborde Hugo sont souvent sérieux et lourds de sens (maladie, mort, exil) ; alors quelques touches de légèreté sont absolument nécessaires pour faire passer des moments plus graves et plus intenses. Heureusement, et cela en surprend plusieurs, il y a beaucoup d’humour et d’esprit dans la poésie de Victor Hugo.

- Vous faites entendre parfaitement les textes, ce dont il faut vous féliciter, et vous respectez assez bien la prosodie. Je suppose que c’est le résultat d’un sérieux travail. Comment avez-vous travaillé dans ce sens ?

D’abord je crois que si on chante des poèmes de Victor Hugo, il faut nécessairement que ceux-ci soient mis en évidence et qu’on entende distinctement les paroles. De toute façon, je conçois mal que dans une chanson, le texte se fonde dans l’orchestration. Pour le genre de chanson que j’aborde (pour le rock, ou la dance music, c’est autre chose, les principes de mixage diffèrent totalement), il est fondamental que texte et mélodie soient au premier plan. Aussi il y a une telle musicalité dans le vers hugolien, que souvent la rythmique s’impose d’elle-même. Je dois dire aussi, que pour chaque chanson, chaque poème, chaque lien, il y a un travail qui se fait avec (comme on dit en français) un « coach ». Le mien s’appelle Benoît Milord et il est à la fois le metteur en scène et le concepteur d’éclairage du spectacle, que ce dernier soit donné avec orchestre symphonique, quatuor à cordes ou piano seul. Il est très important pour un artiste, d’échanger et de partager sa vision avec quelqu’un qui parfois peut avoir une autre lecture d’un texte et qui comprend la démarche globale de ce qu’on entreprend. Cela nous amène souvent au-delà de notre perception d’un texte, d’un personnage ou d’un événement.

- Certains textes sont donnés intégralement, et dans d’autres, trop longs, ont été opérées des coupures. Comment s’opère le choix des extraits retenus et des coupures ? J’ai été intriguée, par exemple, que vous ayez coupé cette seule strophe dans le poème « Lise » (Les Contemplations, I, 11) :

Puis j’étalais mon savoir enfantin,
Mes jeux, la balle et la toupie agile ;
J’étais tout fier d’apprendre le latin ;
Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile ;
Je bravais tout ; rien ne me faisait mal ;
Je lui disais : Mon père est général.

Est-ce le côté prosaïque de la strophe qui ne vous a pas séduit ? ou avez-vous souhaité éviter les références à des poètes et la précision biographique ?

C’est drôle, j’avais oublié la coupure de cette strophe. Dans la suivante, Hugo revient au latin et cette dernière est, pour moi, beaucoup plus évocatrice sur le plan émotionnel :

Un ange posait sur nous son aile blanche,
Quand nous étions à vêpres le dimanche,

C’est, à mon sens, plus intéressant, moins anecdotique, plus troublant et moins éloigné du sujet que :

Je bravais tout ; rien ne me faisait mal ;
Je lui disais : Mon père est général.

Cette strophe, en chanson, m’apparaît comme de trop, puisque qu’elle m’amène ailleurs et il me semble qu’elle ajoute peu au développement du texte. C’est sûrement pour cette raison que je ne l’ai pas utilisée. Pour répondre à votre question sur le choix des extraits et des coupures, il faut d’abord dire que pour une chanson, on doit inévitablement tenir compte du facteur temps. Un texte de chanson demande donc une certaine concision. Un poème trop long s’adapte mal à la forme chanson. Il faut alors nettoyer, éliminer ce qui ne semble pas indispensable et parfois même, faire une certain travail de collage. L’important est de ne pas perdre le sens, l’essence et le souffle du poème. Par exemple dans « Ultima Verba », tiré des Châtiments le poème entier comprend seize strophes. Les huit premières, de par le style et le propos, ne conviennent pas à la forme chanson. Par contre la deuxième moitié, à part deux strophes, est une chanson parfaite.

- Vous donnez une interprétation très surprenante de « On vit, on parle » (Les Contemplations, IV, 11) : en montrant bien l’agitation joyeuse du texte sur une musique de charleston très vive mais au moment où on attendrait l’arrivée d’un ton plus contrasté et dramatique : « Puis le vaste et profond silence de la mort ! », vous adoptez un ton légèrement ironique avec un étirement du « o » de « mort » et vous terminez par un sifflement qui reprend la musique joyeuse et évoque aussi le chant d’un oiseau. Vous donnez un sens grotesque et distancié au dernier vers, ce qui me paraît très intéressant, puis suggérez un retour à cette agitation de la vie, à ce cycle inévitable de la vie et de la mort. Comment en êtes-vous arrivé à cette lecture ?

Ce texte est le résumé d’une vie qui ressemble presque à tout point de vue à celle de Hugo. Il conserve, malgré un propos qui peut sembler sérieux, une pulsion joyeuse, légère et un côté guilleret qui me plaît particulièrement, puisque sur le plan musical il m’amène ailleurs. Hugo ici, reste comme détaché de ce qu’il dit. Il généralise. J’entends presque Guitry en train de le réciter. Cette distanciation dont vous parlez, je la sens moi, tout au long du poème. J’ai donc, d’instinct, composé une musique de charleston qui décrivait cette chronique condensée, représentant l’amour de la vie, le bonheur de l’instant et des petits moments. Alors, au moment fatidique de la mort, qui arrive sans crier gare, j’ai gardé cette distance. Même la mort ici, est amenée comme un simple constat. Si j’ai conservé pour la fin ce ton de bonne humeur, c’est qu’à mon avis, ce qui prime dans le poème c’est cette agitation de la vie et c’est la joie de vivre.

- À plusieurs reprises, vous invitez le public à chanter, notamment en lui faisant reprendre, comme un refrain, deux vers de « Après la visite d’un bagne » : « Allumons les esprits, c’est notre loi première,/ et du suif le plus vil, faisons une lumière. » Est-ce pour le plaisir de faire chanter Hugo aux autres ou d’allumer leurs esprits ?

C’est pour les deux. Cette phrase qui, dans le poème ne fait que passer, je me la suis appropriée pour en faire un refrain. Il y a des phrases qui nous marquent et celle-ci est une phrase phare qui résume bien la pensée et le combat de Hugo. Je tenais à la faire ressortir et à faire chanter le public pour qu’il se l’approprie. Sur le disque, je commence et termine la chanson avec des voix d’enfants. Ce qui donne un sens particulier au refrain. On ne peut rester indifférent au propos du poème et à la force transcendante de ces deux vers. Il est d’ailleurs très touchant et très beau de voir à quel point le public est ému en chantant lui-même ces mots si porteurs. De lui faire terminer seul la première partie, en chantant le refrain en chœur et a capella, démontre à quel point la poésie de Hugo peut être rassembleuse.

- Vous vous accompagnez au piano tout au long de votre récital, à une exception près : « Depuis six mille ans la guerre… » que vous chantez debout, avec un accompagnement enregistré où se font entendre des percussions menaçantes et des musiques de pays variés, comme pour suggérer que les peuples du monde sont tous atteints de la même folie.Vous trouviez le texte trop grave pour le seul accompagnement au piano ? Pourquoi ce choix ?

Le choix de l’orchestration est, comme vous le dites, pour démontrer à quel point le propos du texte convient à toutes nationalités confondues. Cela me permet aussi de commencer la deuxième partie en chantant debout, ce qui surprend et ajoute un côté solennel puisque je personnifie un soldat qui, les deux pieds bien sur terre, porte une réflexion grave sur l’absurdité et les atrocités de la guerre. Cela ajoute à la gravité du texte.

- Vous avez enregistré « Demain dès l’aube » avec un accompagnement orchestral très lyrique, beau, certes, mais peut-être trop riche par rapport à ce texte d’une simplicité exceptionnelle. Quand vous chantez le poème au piano, l’accompagnement, plus sobre, me paraît plus approprié et plus émouvant. Et en ce qui concerne « On dit que je suis fort malade… » (« Pendant une maladie »), l’accompagnement piano donne au texte une autre tonalité, me semble-t-il. Avec l’accompagnement orchestral, on a l’impression que le narrateur est combatif et s’apprête à affronter la mort. Le piano donne au personnage un caractère plus névrotique, plus déprimé… Qu’en pensez-vous ?

L’orchestration est une science merveilleuse, tellement délicate et relative. Les deux orchestrateurs avec qui j’ai travaillé, Gilles Léveillé et Marc Bélanger, avaient comme démarche de ne pas faire dans la décoration. Le but était, en plus d’appuyer le propos et d’amener de la couleur au piano et à la voix, de nous amener parfois au-delà de l’émotion du texte et de la musique. À partir de ce moment, cela devient un choix artistique. Pour « Demain dès l’aube », puisque le texte est simple et l’émotion à la fois intense et contenue, la souffrance n’en demeure pas moins immense. Sur le plan mélodique, pour le démontrer, j’utilise deux tonalités : mi et sol. Cette modulation en sol qui arrive vers la fin, se justifie par la souffrance démesurée vécue par Hugo, pour enfin revenir à la toute fin, à la tonalité initiale qui illustre l’abattement et la fatalité. Sur le plan de l’orchestration, la représentation de la souffrance arrive à : « J’irai par la forêt, j’irai par la montagne » c’est-à-dire dès la troisième ligne du poème. Elle illustre presque immédiatement l’émotion démesurée vécue par l’auteur et pas seulement la simplicité descriptive de cette partie du poème. C’est simplement un choix personnel et une lecture. Quant à « Pendant une maladie », effectivement l’accompagnement orchestral, qui amène assurément de la profondeur, peut donner l’impression d’un combat contre la maladie et d’affrontement face à la mort. Le fait de chanter ce poème seul au piano peut aussi me porter vers une interprétation quelque peu différente. Mais ça, moi, en le faisant, je ne le sens pas vraiment. Ce que je peux dire par contre, c’est qu’il est vrai qu’une orchestration modifie notre manière de chanter.

- La deuxième partie de votre récital est plus politique. Trouvez-vous les combats de Hugo toujours actuels ? Quels sont ceux qui vous touchent le plus ?

Les combats de Hugo sont encore criants d’actualité. Pensons à ses États-Unis d’Europe et à l’arrivée de l’euro il y a quelques années ; à son combat contre la guerre, contre la peine de mort, contre l’extrémisme politique et religieux ; à sa bataille contre le travail forcé des enfants, pour l’enseignement laïque, gratuit et obligatoire ; pensons à son engagement pour l’égalité des hommes et des femmes. Ses luttes vont au-delà de son époque et de la seule France. Elles sont universelles, intemporelles et malheureusement, encore bien réelles. Personnellement je me sens interpellé par tous ses combats. Je ressens, comme n’importe quel être humain un peu sensé, une profonde indignation face à la bêtise humaine qui ne cesse de se répéter de siècle en siècle. De là l’intérêt d’avoir mis en musique des textes politiques de Hugo. Pour démontrer l’actualité évidente et le côté visionnaire de celui-ci. Il suffit parfois de remplacer un nom. Dans « Fable ou histoire » tiré des Châtiments, le singe qui se déguise en tigre et qui représente Louis-Napoléon Bonaparte, peut très bien représenter n’importe quel homme politique ou dictateur d’aujourd’hui. Dieu sait qu’on n’en manque pas.

- Deux des poèmes que vous avez mis en musique l’avaient déjà été par Colette Magny : « Tuileries » et « Chanson en canot » (« Les gueules de loup… »).Aviez-vous envie de proposer votre propre interprétation de ces textes ?

J’avais évidemment envie de proposer mon interprétation de ces deux textes, mais la vérité est que je ne connaissais tout simplement pas les versions de Colette Magny. D’ailleurs, à ma grande honte, je ne les ai pas encore entendues. J’ai appris sur le tard que Montand avait chanté « Les Tuileries » sur la musique de Magny.

- Vous terminez votre disque comme votre récital sur la belle formule « Aimer, c’est agir ». Nous en sommes d’autant plus heureux que c’est la phrase que nous avons choisie comme devise de la Société des Amis de Victor Hugo : Marie Hugo, notre présidente, l’a insérée dans le logo de la Société, qu’elle a créé pour nous. Quel sens donnez-vous, personnellement, à cette phrase ?

Cette phrase, c’est la fin de sa vie. Pourtant cette phrase est tout sauf une fin. Si je l’utilise à la toute fin du disque et du spectacle, c’est pour que les auditeurs et le public se sentent interpellés par cette phrase choc qui est une sorte de testament et qui ouvre la porte à plusieurs interprétations. Personnellement je crois fermement qu’il est beaucoup plus difficile de prouver notre amour par des actes et cela au quotidien, que de dire tout simplement « je t’aime ». De le dire, n’engage pas réellement. Cette phrase, « Aimer, c’est agir », qui est très porteuse, s’applique au sens personnel et intime, de même qu’elle peut s’appliquer dans le sens global d’un engagement face au travail ou à la société en général. « Aimer, c’est agir » c’est dire que l’action est utile à notre prochain et que c’est véritablement dans l’action que l’on prouve notre amour.

- J’aime bien le mélange harmonieux des cultures et des époques que vous opérez. Tout en ne ressemblant à personne, vous êtes dans la continuité de certaines musiques et de certains interprètes. En vous écoutant, j’ai pensé à des chanteurs québécois comme Vigneault et Charlebois mais aussi à Bécaud, Trenet, et surtout, en particulier dans les textes de combat, à Léo Ferré. En musique, j’ai entendu parfois Debussy mais aussi Kurt Weill et même Schoenberg (pas Arnold mais le compositeur du spectacle musical d’après Les Misérables ) Est-ce que je me trompe ?

Sûrement pas ! J’ai toujours dit qu’on est la somme de nos influences, que cela soit conscient ou pas. Ces compositeurs et ces chanteurs, je les admire chacun à leur façon et ce sont eux et d’autres qui m’ont façonné. D’ailleurs ceux que vous nommez ont tous la particularité d’attacher une grande importance au texte, ce qui est mon cas. Pour la référence à Kurt Weill, le choix musical était inévitable puisque Hugo a écrit avec « Je suis Jean qui guette… » et « Les Tuileries », deux textes qui sont « brechtiens » avant la lettre. C’est une sorte de clin d’œil.

- Vous avez une réelle présence sur scène qui fait que vous captivez votre public mais ce qui, je crois, contribue aussi à toucher les spectateurs, c’est l’enthousiasme, la passion que vous manifestez pour Hugo. En le chantant un peu partout comme vous l’avez fait, vous avez, j’en suis certaine, transmis un peu de cette passion aux autres, allumé les esprits… Merci d’avoir répondu à ces questions et, surtout, d’avoir offert aux Amis de Victor Hugo votre beau récital à Paris, au Théâtre du Renard.

Propos recueillis par Danièle Gasiglia-Laster